Gypaèton 4 (2023)

À quelques jours du Noël de l’année 2023 j’ai raconté jour après jour l’histoire de la naissance… d’un gypaète !
Car elle tient vraiment du miracle celle-là ! (Cliquez sur les flèches en bas pour suivre l’histoire, le numéro du gypaèton vous indiquera le sens de lecture)

Jour après jour tu as grandi.
De grandes plumes noires ont remplacé le duvet de tes premières semaines.
L’an passé, le 5 juin 2022 à 10h06 exactement, j’avais eu l’immense privilège d’assister au premier envol de ton grand frère ou de ta grande soeur.
Et si cette chance s’offrait à nouveau à moi ?

Je suis monté te voir plusieurs fois.
Mais, peut-on réellement provoquer la chance ? Je ne sais pas.
Les 25, 26 et 27 mai j’étais là-haut, je sentais que c’était le moment.
Mais non.
Les battements de tes deux grandes ailes n’étaient que des entrainements pour apprendre à voler.
Au même moment d’ailleurs, Nour, ma fille, se dressait sur ses deux petites jambes pour apprendre à marcher.

Pour venir te voir, je me lève à 3h du matin.
Une très courte nuit donc, que mes filles se chargent d’animer de surcroît.
Je prends mon petit déjeuner sans faire de bruit.
J’enfourche mon vélo, pédale un bon moment.
Et puis je marche dans la nuit noire.
Ce sont des moments bénis. Silencieux. Hors du temps.
Une force incroyable me pousse tout là-haut, moi et mon lourd sac-à-dos.
Et puis je m’installe, je tend un filet de camouflage et je ne bouge plus.
Le soleil se lève.
Place à l’attente.
Et l’observation.
Je ne suis plus que deux yeux, camouflés dans la montagne.
Le spectacle des isards, des aigles royaux, des cerfs et des gypaètes peut commencer.
Je ne repartirai que vers 11h30. Car il me faudra prendre le relais et m’occuper de mes deux filles.
Ces journées sont des petits marathons, mais je les adore.
Mes cuisses lourdes, mon coeur ivre de sommets, je rapporte à la maison les récits des cimes.

J’ai aimé t’observer pendant toutes ces heures.
Jamais je ne me suis ennuyé.
Ton regard suivant les hirondelles de rochers dont le nid te surplombait.
Ton attention attirée par les papillons qui virevoltaient juste là, tout près de toi.
Je me suis surpris à rêver que ce soit le vol d’un papillon qui entraine celui d’un gypaète.
Poésie ultime.

J’étais là le 31 mai aussi.
Puis je suis parti en vacances à la mer.
Si loin d’ici.
Mais chaque jour, je pensais à toi, ta falaise, tes parents, nos retrouvailles.
Dès mon retour, je suis monté.
Le 6 juin.
Tu étais encore là. Ouf.
Mais ce jour-là, encore, je suis rentré sans t’avoir vu t’envoler.

Les jours qui suivaient je me suis absenté pour animer quelques ateliers d’origami dans la vallée voisine.
Plusieurs jours encore, loin de toi.
Dès mon retour, j’ai voulu remonter là-haut.
Impossible de résister.
Nous étions le 12 juin.
Presqu’une semaine avait passé.
M’aurais tu attendu tout ce temps ?

En arrivant non loin de la falaise au petit matin, dégoulinant de sueur, j’ai fébrilement porté mes jumelles à mes yeux.
De la buée s’est immédiatement déposée sur les verres. Je ne voyais plus rien.
J’ai attendu quelques instants et j’ai recommencé.
Voilà, ça y est.
Je retrouve l’aire.
Et, joie profonde, tu es encore là, dans ton grand manteau noir.
Suite demain.

 

Plié à partir d’un carré de papier Arches (185 g/m²)