Mail 21

Bonjour à toutes et à tous,
 
Nous sommes donc à Otón, ce petit village qui veut développer son tourisme… Mais nous ne nous attardons pas et prenons la route assez tôt ce matin là, vers 8h. L’Amazonie est si proche, 220 kms à peine. Le sommet de 4000 mètres est à 70 kms environ puis c’est une descente presque ininterrompue pendant 130 kms jusqu’à 700 mètres d’altitude, puis 20 kms vallonnés. L’arrivée c’est Shiripuno, une communauté Quichua où je suis déjà venu 3 fois, où Rémi et moi nous sommes rencontrés il y a cinq ans, où il est venu vivre 6 mois, et où nous ne sommes pas retournés depuis 4 ans…
 
La première fois que je suis allé à Shiripuno j’étais volontaire. C’est une communauté qui vit principalement du tourisme. Nous nous occupions des enfants, aidions Petroño, le chaman du village, dans les plantations de cacao, de manioc ou de bananes. J’étais si heureux de travailler dans une nature luxuriante, où la vie est partout! Je m’épanouissais dans cet environement où la nature domine l’homme, où les oiseaux et les papillons nous offrent leurs plus belles couleurs.
 
Je pourrai en parler longtemps mais je sais que vous êtes tous impatients de savoir la suite du récit à vélo donc je fais vite!
 
J’y suis resté un mois et demi et j’y ai fait la rencontre de Yadira, une jeune femme du village. À mon retour à Paris (j’y faisais mes études) je n’avais qu’une envie: y retourner pour la retrouver. Sauf que lorsque j’ai finis par acheter mon billet elle m’a dit que c’était fini. Malgré la tristesse de cette désillusion, une joie infinie m’habitait car je retournais en Amazonie, pas longtemps, 2 semaines seulement, mais c’était déjà ça! Je ne savais pas à quel point ces deux semaines allaient changer ma vie. Je suis retourné au même endroit, à Shiripuno, car je voulais retrouver les enfants avec qui je jouais tant, et puis Petroño, ses frères et soeurs, et Amélie! Amélie c’est une française mariée avec le chef de la communauté, Téo, et qui avait un petit garçon, Huaira, ça veut dire « le vent » en Quichua. J’ai le souvenir d’une femme d’une grande douceur, adorable et toujours souriante. Et durant ces deux semaines, j’ai rencontré Rémi! Un coup de foudre en version amitié ! Deux jours plus tard, il disait aurevoir à l’ami avec lequel il voyageait et nous construisions un radeau pour descendre le fleuve en compagnie de Felix, un fils de Petroño. J’en garde un souvenir extraordinaire (photo 5521).
 
Il a fallu retourner à Paris pour continuer mes études, vous imaginez le grand écart. En deux jours je passais de la forêt amazonienne à la jungle parisienne. J’ai retrouvé Rémi à Paris, nous avions chacun dans notre cœur ce bout d’Amazonie, et cela nous unissait profondément. Puis il à décidé de partir 6 mois à Shiripuno pour se familiariser avec la construction en bambou. Je devais faire mon stage de troisième année, j’ai réussi à en trouver un au Brésil. Je suis parti deux mois plus tôt et j’ai rejoins Remi en Équateur! J’avais une surprise pour lui, la possibilité de pénétrer bien plus profondément dans la forêt car j’avais rencontré le chef d’une communauté nommée Sarayaku, à Paris, lors d’une conférence contre les gazs de schistes. Il participait à cette conférence car son village avait lutté contre les pétroliers qui voulaient s’introduire sur leur territoire. Je vous raconterai ce voyage une autre fois… car là encore c’est toute une aventure! En tout cas, c’est sûrement cette visite qui nous a donné envie de revenir sans pétrole, en voilier donc, jusqu’à notre forêt chérie.
 
Cela fait donc quatre ans que nous ne sommes pas retournés à Shiripuno et nous voulons leur faire la surprise! Vous imaginez l’excitation d’être si proche du but après tant de mois à voyager…
 
Nous quittons Otón de bonne heure, avec le rêve un peu fou de passer le col dans la journée. Nous sommes à 2600 mètres d’altitude et on commence par une descente. Sur la carte nous avions vu que c’était vallonné mais cela ne descendait jamais beaucoup. Je prends un peu d’avance sur Rémi, et puis la pente s’accentue, je suis grisé par la descente, 60, 70, 75 km/h… C’est trop bon. Au bout d’un moment je demande à tout hasard à deux jeunes au bord de la route qui continue de descendre « C’est bien la route de Pifo? », ils tendent le bras vers le haut « Ah non, elle est là haut la route pour Pifo, là c’est pour Quito!’
 
Aïe aïe aïe ! Je suis bon pour 500 mètres de dénivelé positif de bon matin, je rejoins Rémi qui m’a sagement attendu au croisement que j’ai loupé ! Et nous reprenons la route… Pifo! C’est la dernière ville avant l’ascension. Nous déjeunons, Rémi change ses deux roues car la cage des roulements à bille de la roue arrière est usée. Et puisqu’il veut que ses deux roues soient assorties… ! Quant à moi je fais recoudre mes chaussures qui commençaient à avoir quelques trous. Après un café glacé (personne ne fait de café dans cette ville!) il semble que nous soyions prêts !
 
C’est parti!
 
Première bonne surprise: il y a une piste cyclable… On est bluffés ! Super, le soucis de la sécurité n’en est plus un, on peut se concentrer sur notre effort tout en évitant les boulons, les fils de fer et les cailloux rejetés par la route sur la piste cyclable. Autant vous dire que nous n’avons croisé aucun vélo, ils ont du construire cette piste pour les entrainements des clubs de cyclisme… Car ça grimpe dur. À 2900 mètres, après 300 mètres de dénivelé j’attends Rémi. On reprends des forces, rappelez vous les petits pains achetés à San Luis, c’est maintenant que nous les mangeons, en miettes évidement!
 
Et c’est reparti. Il pleuvine, dans un premier temps ça rafraîchi… C’est d’ailleurs ce qu’on se dit avec Rémi lorsqu’il me rejoint à 3200 mètres d’altitude. Nous sommes dans une vallée, devant nous le ciel s’obscurcit, on dirait qu’il y a beaucoup de brume un peu plus haut. Mais pour l’instant tout va bien…
 
On se remet en selle. Sur l’altimètre de mon GPS les chiffres s’égrènent un à un, 3350, 3351,… Il faut aller jusqu’à 4050! La pluie s’intensifie et je décide de mettre ma cape, mon pantalon étanche et mes protège-chaussures. Je m’arrête bien 10 minutes, Rémi n’apparaît pas. Je repars, je n’ai pas trop envie d’attendre sous la pluie, surtout que le froid commence à s’en mêler. Cinq minutes plus tard, je me rends compte que j’ai perdu ma veste fluo. Je pose le vélo. Et descends en courant… 100, 200, 300 mètres… Je ne la vois pas! Inutile de m’épuiser pour rien, je remonte calmement jusqu’à mon vélo et je repars.
 
Il pleut de plus en plus fort, pas une maison pour s’arrêter. Je suis maintenant à 3600 mètres, la route est en travaux, je demande à des ouvriers s’il n’y a pas un restaurant un peu plus loin. « À 10 minutes en voiture… » Je prends mon courage à deux mains et continue de monter. Je l’aperçois enfin. J’entre, enlève ce qui est trop mouillé, essore mes gants dehors, enfile mon bonnet (que j’ai acheté en Équateur 4 ans plus tôt et qui a donc traversé l’Atlantique avec moi pour revenir à la maison!) et commande une bonne soupe chaude et un plat complet! Le vélo ça creuse!
 
J’attends un signe de Rémi, le téléphone ne passe pas. À chaque personne qui entre dans le restaurant je demande si elle monte, et si c’est le cas, si elle a vu un cycliste un peu plus bas. Aucune trace de Rémi. Je me dis qu’il a du s’arrêter quelque part. On m’informe que la route est bloquée pendant une heure à cause des travaux. Il commence à se faire tard, presque 17 heures, la nuit tombe à 18h.
 
« Il arrive, il est juste là » sont les mots d’un chauffeur routier qui vient de s’arrêter au restaurant. J’attends Rémi au bord de la route et cours à sa rencontre. Quel plaisir de la retrouver! Je lui dit que j’étais prêt à demander aux propriétaires du restaurant de dormir ici, maintenant qu’il est là on se dit qu’on va passer le col, il nous manque 350 mètres de dénivelé, de toute façons les hôtels sont après le col, à Papayacta.
 
Nous revoilà à vélo, la température baisse, il fait 4°C, il pleut toujours et la luminosité baisse sensiblement. Le vent accentue la sensation de froid. Le brouillard qui nous paraissait loin tout à l’heure nous enveloppe complètement désormais. La piste cyclable s’arrête, je décide de mettre mes lumières, le risque c’est qu’une voiture (ou un camion, ou un bus) ne nous voit pas à cause du brouillard et de la nuit qui vient.
 
Tous mes sens sont en alertes, nous avons bien conscience d’être un peu fous à ce moment là. Il fait nuit. Il y a du brouillard, de la pluie, du vent et il fait presque 0°C. Mes mains sont gelées dans mes gants trempés. Et puis la route est en travaux, parfois le bitume s’arrête brusquement et il faut rouler dans la caillasse en évitant les nids de poules creusés par tant de bus et de camions…
 
Les rafales de vent s’accentue, j’y suis presque. Soudain, la délivrance! Enfin nous le croyions. Le sommet est là. La vierge, un abri, des bougies, j’attends Rémi. Les chauffeurs passent devant moi en faisant le signe de croix… Je crois que je lui ai parlé à la vierge, j’ai dû lui dire « c’est sûr que là on a envie de croire en Dieu » ou quelque chose comme ça. Rémi me rejoint, les rafales de vent l’ont contraint à terminer à pied. Le temps de prendre deux photos (5444 et 5445) et nous repartons. La descente nous congèle les doigts. Nous allons tout doucement, le brouillard et la nuit forment un cocktail détonnant. Nous voyons à 5 mètres, pas plus. Heureusement que je me suis acheté une lumière puissante à Cali, ça aurait pu être pire sinon!
 
Il faut éviter les tas de sables qui bloquent une voie tout à coup, éviter les nids de poules, remuer les doigts pour ne pas les perdre et ne pas glisser dans les virages (mes pneus sont assez lisses, c’est cool pour être mmoinsreinén dans les montées, mais c’est moins d’adhérence dans les descentes!).
 
Surtout, rester lucide. Après une grosse journée comme celle là (j’ai monté 2700 mètres de dénivelé à cause de mon erreur du matin, je vous joins la photo de l’écran du GPS! 5446 et 5447) et les effets de l’altitude, une maladresse est vite arrivée, et là ça ne pardonne pas.
 
Une maison, une lumière. On s’arrête, ça ressemble à un restaurant. Il y a une vieille dame à l’intérieur, je lui demande, depuis l’extérieur, si on peut dormir ici. « Non, ce n’est pas moi la propriétaire ». Zut! « Et on peut rentrer juste pour se réchauffer les mains avec le feu de cheminée qui est là ». « Non », elle s’approche de la porte et la ferme à clef. Nous la supplions, mais elle a sûrement eu peur… Rémi qui ne se contrôle plus vraiment, tente un « Por el Amor de Dios, las manos, las manos congeladas! » Mais rien n’y fera. Nous reprenons la route, et 200 mètres plus loin, le bitume s’arrête net, c’est trop tard lorsque je vois le gros trou juste après… Je perds l’équilibre, et je tombe. Une sacoche se décroche. Rémi arrive vite. « Comment ça va? »  » J’ai un peu mal aux mains mais tout va bien ». À 20 mètres de là une autre maison, je raconte au monsieur qui m’ouvre la porte dans quelle situation nous sommes. Il tient un restaurant en fait et accepte que nous dormions dans la salle à manger, en écartant les tables. C’est parfait! Quel soulagement!
 
On lui commande deux truites grillées, on commence à étendre nos affaires mouillées et on se prépare pour la nuit (photo 5448 et au matin 5449). Il fait 8°C à l’intérieur, 0°C dehors. Je lui demande si cette brume va s’éclaircir demain ou pas. « Non, c’est l’hiver en ce moment, c’est comme ça toute la journée, on ne voit pas le soleil ». Comment peut on choisir de vivre ici…? Je ne comprends pas. Le soir, après une partie de Rami avec Rémi, je me couche, heureux, l’Amazonie est à portée de pédale !
 
Le lendemain, il faut remettre toutes nos affaires mouillées et repartir à l’attaque. C’est de la descente mais la pluie est toujours là et le brouillard aussi. Si la veille nous avions beaucoup monté nous n’avions fait que (?) 70 kms. Ce jour-là nous en ferons 130. À un moment Rémi me dit que ça va remonter 300 mètres dénivelés, il a un GPS sur son téléphone. J’enlève toutes mes protections de pluies pour ne pas mourir de chaud, mais… 10 kilomètres plus loin, la montée ne vient toujours pas… Je commence à être franchement trempé… Et le vent créé par les descentes me donne froid. Je ne tiens plus, m’arrête sous un abribus et me change complètement. Je suis au chaud à présent, sauf que je patauge toujours dans mes chaussures mouillées!
 
Les kilomètres filent, les heures aussi. La température augmente rapidement, la forêt arrive. Les odeurs nous reviennent à la mémoire, et puis le chant de tel oiseau. L’excitation nous fait pédaler sacrément vite et nous arrivons à Tena en fin d’après midi. C’est LA ville, à 20 kms de Shiripuno. Nous decidons d’y passer la nuit, cela nous permet d’emmener toutes nos affaires à la laverie et de nous faire tout beaux (nous raser en fait) pour la surprise du lendemain! Vingt kilomètres qui nous séparent de notre rêve.
 
Le soir, alors que nous mangeons au restaurant, je vois passer Petroño, le chaman, rappellez vous. Nos regards se croisent, il passe. Nous ne résistons pas à la tentation et allons lui faire la surprise! Quel bonheur! Il est tout ému et nous aussi. On lui fait promettre de ne rien dire aux autres, et on lui dit « A demain! ».
 
Ces vingt derniers kilomètres nous les avons savouré, en pédalant l’un à côté de l’autre, si heureux d’être revenus, sans avion. Nous l’avons mérité l’Amazonie, et elle nous ouvre les bras, à chaque coup de pédale un peu plus…
 
Lorsque nous croisons un bus nous baissons la tête, il ne faudrait pas que l’on nous reconnaisse si près du but. Nous faisons une pause à quelques centaines de mètres de l’arrivée, prenons une glace et un grand verre d’eau… Nous ne voulons pas arriver tout transpirant!
 
Ca y est, nous arrivons, tout le village est réuni sous la grande halle du terrain de foot pour la fête des mères! On y va, on y va pas… On y va! Les gens se retournent, certains se lèvent pour venir nous voir, des « Rémi » et des « Jonathan » fusent, on se prend dans les bras. Ce n’est que du bonheur…
 
Cela fait cinq jours que nous sommes là, le temps s’est arrêté… J’ai passé les deux derniers jours à vous écrire, j’avais besoin que vous arriviez jusqu’ici, alors j’ai passé des heures dans mon hamac, avec la vue sur la forêt (photo 5509, et la maison 5510). Autour de moi des oiseaux jaunes et bleus chantent allègrement, les enfants rient et jouent sur nos vélos.
 
Pour les photos, vous vous doutez bien qu’il n’y en a pas de l’ascension, mon photographe ne sort pas sa boîte à image sous la pluie…
 
Nous avons des projets pour les jours prochains: demain je vais faire le traducteur espagnol-anglais pour une touriste suisse qui vient d’arriver, samedi nous aimerions organiser une vélorution et lundi repartir à l’aventure, plus profond dans la forêt, retourner à Sarayaku…
 
A bientôt donc pour de nouvelles aventures,
 
Je vous embrasse,
 
Jonathan

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Jonathan Rebouillat
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