Mail 27

Bonjour à toutes et à tous,
 
Long silence vous me direz… c’est vrai ! Il faut dire que la vie dans la forêt occupe joyeusement toutes mes journées. J’ai reçu la visite de mes parents le mois dernier, ils sont partis avant-hier. Avant de plonger à nouveau tête la première dans le poumon de la planète, je me pose quelques jours pour vous écrire et vous donner quelques nouvelles.
 
Je pense forcément à chacun d’entre vous après les tragiques attentats de Paris. L’état d’urgence, bien que justifié, efface malheureusement l’état d’urgence climatique. On s’apprête à vivre un nouvel échec à la COP 21… Tant que les dirigeants n’auront pas compris que le problème est dans la croissance économique infinie (dans un monde fini, c’est absurde !), ils ne feront que déposer de nouveaux pansements de pacotilles sur un corps malade jusqu’à la moelle qui aurait besoin de multiples transplantations, transfusions et opérations chirurgicales sous anesthésie générale. Croissance, croissance… encore elle qui pousse les hommes à exploiter encore et toujours les ressources minières… Le 5 novembre, une terrible catastrophe est survenue au Brésil, la pire de son histoire. Vous ne le savez peut-être pas car le Brésil étouffe l’affaire et les médias français sont à la botte du système, France 2 y a accordé un unique reportage d’une minute. Un barrage minier a lâché, libérant des dizaines de milliers de mètres cube de boues toxiques dans un fleuve long de 850 kms… Il y a eu des morts bien sûr, mais ce sont surtout plus de 3 millions de personnes qui vivaient le long de ce fleuve qui n’ont plus d’eau potable, plus de poissons, plus d’irrigation possible de leurs plantations, et cela pour des dizaines voire des centaines d’années. Le fleuve est mort.
 
L’article de Reporterre : (un vrai site d’information en francais)
La vidéo du désastre écologique :
Les larmes des indigènes qui vivaient le long de ce fleuve :

https://www.youtube.com/watch?v=qfk3yiAwl-Q

Alors bien sûr, au fond de ma forêt je n’ai pas accès facilement aux informations de ce monde à la dérive. Là-bas la nature règne encore avec force et beauté, le fleuve peut monter de 5 mètres en une nuit, redessinant ses berges de sables comme un peintre s’excitant sur une toile en perpétuel mouvement. La nature toujours, qui nous offre papayes, ananas et guabas, que nous dégustons au milieu de la forêt, trempés de sueur, avec un sourire fendant nos visages peints d’achiote, entre deux bouchées sucrées.
J’apprends le Kichwa, le tissage des filets de pêche et la fabrication des paniers en vannerie. Je pars à la pêche, parfois au milieu de la nuit, je prépare mes lignes, je me fonds dans leur vie, leurs coutumes, leurs traditions.
Côté école, j’ai apporté mon aide durant les derniers mois. Et du travail il y en a énormément car les lacunes des élèves sont immenses. Pour ne rien arranger, la plupart des professeurs sont vraiment incompétents, ils ne font parfois que dicter la leçon écrite dans le livre et sont incapables de répondre à aucune question car ils n’ont pas la connaissance… Lorsque mes parents sont arrivés j’ai arrêté de donner mes cours, le professeur qui est payé pour cela (je les donnais à sa place !) a pris le relais.
 
J’ai le projet d’écrire un livre… sur les enfants de Pakayaku.
Leur vie me fascine, je les admire autant que je les envie, grandir dans un tel environnement est une chance, la forêt amazonienne pour terrain de jeux, un parc d’attraction sans frontière. C’est peut-être cela la clé de leur liberté. Il n’y a pas le danger de la route, des voitures, des “inconnus à qui on ne doit pas parler”, il n’y a pas de clôtures entre les maisons, pas de haie pour se cacher du regard des autres. Les enfants sont libres d’aller où ils veulent, de se baigner dans le fleuve lorsque l’envie leur prend, de monter aux arbres chercher des fruits savoureux, pieds nus, les fesses à l’air et le sourire aux lèvres, leurs parents ne les surveillent pas morts de frousse en bas de l’arbre en leur disant “Attention, tu vas tomber”.
Ils ont conscience d’être responsables de leurs actes, ils ont la sagesse d’un adulte lorsque c’est important et la folie d’un enfant lorsque la situation ne présente pas aucun danger.
Qui a déjà vu une petite fille de 2 ans décortiquer un poisson plein d’arrêtes sans que ses parents ne la surveillent?  Un enfant de 5 ans partir de la maison, seul, pour aller chercher des fruits dans un arbre à 6-7 mètres de hauteur?
Dès l’âge de 5 ans ils manient la machette avec une habileté incroyable. Ils se font parfois quelques coupures, c’est comme cela qu’on apprend, en faisant des erreurs.
Nous pourrions laisser tous les enfants de moins de 13 ans livrés à eux-mêmes, je pense qu’ils sauraient survivre, subvenir à leurs besoins, faire à manger, s’occuper des plus petits, aller pêcher, travailler dans les plantations. Lorsque les petits garçons grandiront et auront la forcé nécessaire, il leur faudra surement peu de temps pour retrouver les gestes de leurs pères pour construire maisons et canoës.
J’imagine tous les enfants de Montpellier livrés à eux-mêmes. Pas sûr qu’ils savent faire cuire des pâtes. Et si nous supposions que oui, que mangeraient-ils en accompagnement puisqu’ils n’aiment ni la soupe, ni les épinards ni les zaricots? Faisons l’hypothèse qu’ils arrivent à manger tous ce qu’il y a dans les placards, que feraient-ils ensuite? Auront-ils l’idée de manger leur chien de compagnie, ou bien iront-ils faire sauter les portes des supermarchés?
Ce sont ses réflexions qui m’ont donné envie d’écrire ce que serait un monde sans adulte, à Pakayaku et à Montpellier…
Vous en saurez plus dans un prochain mail… Je serais vraiment heureux de recevoir moi aussi de vos nouvelles, n’hésitez pas !
Je vous embrasse,
Jonathan

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