Mail 29

Je prépare mon sac…
 
Ramiro, le mari d’une sœur de Rosa, est lui aussi ayudante dans la même casa de prioste que moi. Il passe me voir et me dit que nous n’irons pas au même endroit que les six autres ayudante, il m’emmène dans une maison qui appartient à sa famille, il connait mieux la forêt là-bas. Je suis un peu triste, l’ambiance avec une dizaine d’hommes partis à la chasse doit être sacrément intéressante, à deux ce sera bien plus calme… C’est ainsi ! Je vais demander au dueño del prioste s’il n’a pas un fusil à me prêter, et lorsque je lui dis au revoir sa femme me crie « ramène nous beaucoup de singes » !
 
Nous partons à 8 heures du matin, il me dit que nous n’avons que 8 km à parcourir. Un rapide calcul : à 4km/h nous en avons pour 2 heures environ. Soit. Nous marcherons 8 heures et arriverons à 4 heures de l’après-midi, à croire que sa notion du kilomètre est quelque peu erronée. À un moment nous entendons des toucans, l’instinct du chasseur se réveille, il marche plus doucement, et se rapproche d’eux. Je préfère ne pas bouger pour ne pas le perturber. Une fois les toucans partis vers d’autres horizons, il revient en me disant qu’il a vu du sang, un animal est blessé, nous partons sur sa trace. Il me dit que c’est une biche au vu des empreintes qu’il découvre. Nous le suivrons pendant 2 heures au moins, parfois Ramiro me dit « regarde par là-bas si tu vois des empreintes ». Je cherche des yeux un indice quelconque mais mon regard n’est pas aussi perçant que le sien. Le surnom de Ramiro c’est Rambo, mais n’allait pas vous imaginer un type grand et fort, il fait presque deux têtes de moins que moi et il est sec comme une allumette. Soudain on entend un animal courir, nous nous précipitons sur sa trace. Après une bonne demi-heure de poursuite il me dit « on ne voit plus de trace de sang, nous avons suivi une autre biche ». Le temps passe, il décide que nous continuerons notre marche vers la maison.
Un peu plus loin nous faisons une pause pour ramasser des vers. Vous savez ces gros vers blancs (comme à Koh Lanta) qui se développent dans les troncs des palmiers environ 3 mois après qu’ils aient été abattus. C’est un vrai régal. Il m’explique qu’il avait fait tomber ce palmier en juillet pour en manger le cœur ! J’adore cela aussi ! Ces vers nous allons les amener avec nous pour les cuisiner à la maison, ils nous serviront pour la pêche et une partie finira dans nos estomacs. Crus, et même vivants, c’est délicieux. Chaque fois qu’un coup de machette en coupe un en deux nous nous empressons de le déguster. Ce sera la seule chose que je mangerai de toute la journée ! Il avait emmené de la chicha (le yuca fermenté est solide), en lui ajoutant de l’eau nous avons pu nous désaltérer. Je fus assoiffé toute la journée, ma fièvre n’avait pas disparu, mais j’avais décidé de me lancer dans l’aventure, ce n’était plus le moment de se plaindre ! Pour eux la chicha c’est plus qu’une boisson, c’est un aliment en soi, ils sont capables de ne prendre que de la chicha au petit déjeuner ou le soir avant de se coucher.
 
Nous arrivons donc vers 16 heures, je suis épuisé. Il va chercher des bananes dans une chacra (plantation) non loin de là et me dit qu’à son retour nous irons à la pêche dans le río Yatapi tout proche (20 mètres). Quelle énergie ce Rambo ! Et ce n’est que le début ! Il pêche au harpon dans des trous creusés dans une paroi pendant que je lance ma ligne, un morceau de ver accroché à mon hameçon. En une demi-heure il en déjà pêché 5 et moi… j’ai surtout donné à manger aux poissons ! Il balance ma ligne et ramène tout de suite un poisson. Bon, j’ai encore du boulot, ma fièvre n’explique pas tout ! De terribles frissons me secouent lorsque je vais me baigner dans le fleuve, je me couche et le sommeil m’emporte instantanément.
 
Dimanche, il se réveille à 4 heures, je lui dis que je vais rester me reposer aujourd’hui, je n’arrive pas à bouger. Le voilà parti, mais qu’est-ce que je suis venu faire ici ? Est-ce que c’était trop dur pour moi ? Et puis dix jours, c’est long… En partant il m’a dit « ici il reste des vers si tu as envie d’aller pêcher ». Je reste sur mon lit (une planche de bois avec une couverture dessus) et je lis un moment, jusqu’à ce que le sommeil s’empare de moi à nouveau. Vers 10 heures je prends mon courage à deux mains et je pars à la pêche. Je me sens faible mais j’ai tellement envie de ramener du poisson que j’y vais. Le soleil tape fort. Les premiers lancés sont des échecs, mais au moins personne me regarde je me sens plus à l’aise pour faire des erreurs. Et soudain, je tire violemment le fil et ramène calmement jusqu’à mes pieds un barbudo (c’est un poisson qui a deux longues moustaches, d’où son nom : barbu). Et je pense que cela a débloqué quelques choses chez moi, je rentre avec 4 poissons et retourne me coucher, la fièvre reprend le dessus. Il rentre vers 16 heures, avec un carunzi, un oiseau qui ressemble à une poule. Nous faisons un feu pour fumer la viande et qu’elle puisse donc se conserver jusqu’à notre retour à Pakayaku. Puis nous préparons la chicha. Lorsque les femmes ne sont pas là les hommes la préparent eux-mêmes. Nous faisons bouillir le yuca (manioc) un long moment puis l’étalons dans une batea (grand récipient en bois ressemblant à un petit canoë). Ensuite il faut mastiquer… et pilonner le yuca en même temps pour en faire une sorte de pâte. Nous mâchons aussi de la patate douce violette crue et la mélangeons au yuca, cela donne un bon goût à la chicha. La salive aide à la fermentation. Après une bonne heure c’est prêt! A partir de demain nous aurons de la chicha bien sucrée (pendant 2-3 jours) puis elle deviendra de plus en plus acide et alcoolisée.
 
Lundi je me sens déjà mieux, nous mangeons des grenouilles qu’il est allé chercher de bon matin, ainsi que les vers blancs, cuits dans une feuille au coin du feu… délicieux ! Il pleut donc il m’annonce que nous n’irons pas chasser et que nous irons chercher du bois de cedro pour fabriquer nos tambours. Quelle chance j’ai de vivre tout cela… Quelques instants plus tard nous entendons que deux canoës passent sur le río. Ce sont les ayudantes d’une autre maison de prioste qui vivent à 500 mètres à peine de chez nous. Ils vont pêcher au barbasco (cette racine qui endort les poissons lorsqu’on l’écrase dans l’eau) plus haut sur le fleuve Yatapi. Ils nous invitent à les rejoindre. Nous partirons un peu plus tard et remonterons le río une bonne heure à palanca (long morceau de bois qui sert à faire avancer la pirogue en exerçant une pression sur le fond du fleuve). Lorsque nous arrivons ils sont en train d’écraser le barbasco, nous les aidons. Puis la pêche commence, on trempe de gros paquets de racines écrasées dans l’eau qui prend une couleur blanche, le poison se répand doucement. Les premiers poissons apparaissent, ils montent à la surface chercher un peu d’oxygène, ils sont un peu groguis. C’est à ce moment-là qu’il faut s’approcher lentement (mais pas trop sinon il risque de replonger dans l’eau trouble), viser avec sa lance et tirer un coup sec pour l’embrocher. Au début ils m’échappent pas mal mais j’y arrive de mieux en mieux et je remplis ma chicra petit à petit.
 
Nous passerons au moins 5 heures à pêcher, c’était vraiment une belle journée, un grand soleil, un jeu plutôt amusant et de l’eau pour se baigner lorsque bon nous semble ! Ramiro a pêché un gros bagre, d’au moins un mètre vingt, c’est un met de choix, sa chair est tendre et savoureuse. Il découpe une partie de sa peau tigrée, il l’utilisera pour son tambour. Lorsque nous décidons de retourner à la maison je me rends compte que son bagre n’est plus dans le canoë. Je lui demande : « Tu leur as offert ? » Il me répond qu’ils lui ont demandé de leur donner, en guise de remerciement pour nous avoir invité à leur pêche, et il est vrai que nous n’avions pas apporté de barbasco de notre côté. En rentrant à la maison nous allumons un feu pour fumer les poissons. Puis il étend sa peau de bagre sur un petit banc en bois et la punaise avec une trentaine d’épines de guadua (gros bambou) pour la tendre au maximum. La peau sèchera ainsi plusieurs jours avant de trouver sa place sur son futur tambour.
 
Une fois la nuit tombée il décide de retourner pêcher, certains poissons peuvent rester assommés des heures après. J’en profite pour aller me baigner tout nu dans le río, la nuit est claire, la lune majestueuse, je savoure ces instants où la forêt s’éveille… doucement… Il est 7 heures, je m’endors. Lorsqu’il revient vers 9 heures je me lève, il a encore bien pêché, je l’aide à vider les poissons et j’entretiens le feu qui sert à les fumer. Parmi les poissons : 2 petits bagres !
 
Mardi matin nous faisons deux paquets de poissons, enveloppés dans de jolies feuilles, nous allons les envoyer à Pakayaku, un de nos voisin s’y rend aujourd’hui. Un paquet pour la maison de Ramiro, un autre pour la maison où j’habite. Les poissons restants seront pour nous. On remet nos paquets à notre facteur d’un jour, ils nous invitent à partager leur repas puis nous servent la chicha. Ils n’ont chassé qu’un toucan jusqu’à présent. Ils veulent en faire une couronne donc ils ont gardé la peau avec les plumes (ainsi que son magnifique bec) et ils font sécher tout ça. Celui qui l’a chassé mettra cette couronne lors des fêtes comme preuve de son habileté à la chasse. En aurais-je une moi aussi?
Nous partons à 9 heures, c’est la première fois que je pars à la chasse. Nous marchons beaucoup, et marcher dans la jungle c’est un sacré exercice de concentration. D’abord, contrairement à ce que l’on peut croire, la forêt n’est pas plane, le relief change énormément: on monte et on descend en permanence, et certaines pentes doivent avoisiner les 70 %. Au sol on trouve tous types d’obstacles: des troncs, des lianes, des pierres, de la gadoue, des racines, de l’eau. Il y a des feuilles de toutes les formes de toutes les textures, celles qui nous glisse dessus, celles qui rapent, qui nous accrochent, celles qui ont des épines. Il y a les lianes, les troncs d’arbres sous lesquels il faut se baisser, les toiles d’araignées qui se collent sur le visage, déjà moite de sueur ou ruisselante de pluie. Ramiro est beaucoup plus petit que moi, alors il a beau être devant moi, je récupère un sacré paquet de toiles d’araignée. Alors j’essaye vainement de me l’enlever, sachant que ma main gauche maintient mon fusil sur mon épaule et que j’ai ma machette dans l’autre main. Et il faut continuer d’avancer, car il cavale le petit Rambo. On est souvent trempés, chaque pas est une épreuve. Et puis marcher avec un fusil c’est une aventure, c’est lourd, c’est encombrant, il me scie l’épaule. Il s’accroche un peu partout. Si les fusils paraissent abimés, ce n’est pas parce qu’ils ont beaucoup servi mais parce que les hommes qui les portent ont beaucoup marché! On ne voit quasiment aucun animal, et nous nous ramenons rien, ni mardi ni mercredi. Et pourtant on en a fait du chemin. On a marché 6 heures mardi, et 8 heures mercredi. J’oscille en tous les sentiments possibles, l’émerveillement devant la beauté de la forêt, le découragement de ne rien chasser, la joie d’entendre le chant d’un oiseau, l’épuisement et l’envie de tout arrêter lorsque je glisse dans la gadoue sur une paroi presque verticale et que je m’étale au sol, que la terre rentre dans le canon du fusil, que ma machette me coupe le pouce. Mais c’est impossible d’arrêter, nous sommes peut être à 4-5 heures de marches de la maison, et nous ne sommes plus sur le chemin, je serai complètement perdu si je décidai de rentrer sans Ramiro. Lorsqu’il n’y a plus de chemin c’est un véritable parcours du combattant, il ouvre le chemin devant moi à la machette mais je dois tout de même me plier en quatre pour me faufiler sous les feuilles sans faire trop de bruit, je n’oublie pas que nous sommes en train de chasser.
 
À un moment il m’annonce en posant sa machette et son fusil au sol: « Je vais faire une radio ». Phrase complètement absurde en pleine forêt vous me direz… c’est sa façon de me dire qu’il va faire ses besoins un peu plus loin. Ça me fait sourire, il n’a jamais dû faire de vraie radio, je me demande d’où il sort cette expression! Parfois il dit aussi « je vais envoyer un télégramme », idée tout aussi saugrenue en pleine forêt amazonienne!
 
Je m’étais fait mal au pied mardi soir et mercredi ça m’a fait mal, jeudi je reste au campement. Je lis, je vais chercher du cœur de palmier et je me poste dans un endroit avec le fusil, et j’attends que les animaux viennent à moi, c’est moins fatiguant, mais ça ne marche pas comme ça, ce serait trop facile… Sous ma moustiquaire, mon livre à la main, j’entends un bruit. Je vois un animal manger les restes de nos repas que nous jetons à une dizaine de mètres de la maison. J’attrape mon fusil que j’avais gardé chargé à côté de moi, soulève la moustiquaire tout doucement. Je le regarde attentivement… c’est un chien. Je lui crie de s’en aller. Lorsque Ramiro est de retour, les mains vides, il me dit « Estamos salados » (« on est salés » – on n’a pas de chance quoi). Nous décidons de commencer nos tambours. Nous creusons chaqu’un notre grosse buche, avec un tourne vis plat que l’on frappe avec une pierre. Ce jeudi soir je lis jusqu’à 21 heures tandis qu’il dort. Il me réveille vers 22 heures : « Jonathan, il y a un chien qui a emmené le carunzi et tous les poissons, il n’en reste que deux ». Je suis trop triste, on avait presque rien chassé et maintenant nous n’avons plus rien ! C’est inenvisageable de revenir à Pakayaku les mains vides, on se moquerait surement de nous.
 
Vendredi 3h30, il se réveille. Je m’extirpe difficilement de mes songes colorés et merveilleux à 4 heures. Nous faisons sécher nos chaussettes au coin du feu, il me propose de la chicha, je n’arrive pas à en boire beaucoup, il doit être trop tôt. À 5h nous partons marcher, et nous enfonçons dans la forêt encore endormie, avec nos lampes de poches, nos fusils, nos machettes, de la chicha et un peu de nourriture. Là encore nous partons loin, marchons des heures durant. Vers 9 heures on s’arrête au bord d’un ruisseau, on va boire un peu de chicha. Je me rends compte que je n’ai envie de rien, alors qu’il se met à manger, moi j’ai envie de vomir. J’ai la tête qui tourne un peu. Je bois de l’eau. Je n’ai pas le choix, il faut continuer. Un peu plus tard nous suivons la trace d’un sanglier. A un moment il enlève ses bottes en me disant qu’il faut être vraiment silencieux. Dans les moments cruciaux l’instinct reprend le dessus, c’est naturel pour lui de continuer pieds nus. Il me dit de garder mes bottes. Nous continuons, deux heures encore de poursuite, sans résultats. Et la pluie se met à tomber. Dans un arbre il aperçoit des singes, j’arme mon fusil, je le vois mais il est trop loin. Il s’est caché en haut d’un arbre. Pour le déloger Ramiro part couper de gros arbres, autour de celui dans lequel il est perché. Moi je reste à l’affut, trempé par la pluie sous un abri de fortune qu’il vient de faire avec 3 feuille d’ungurahua. Je ne vois pas un mouvement. Nous restons là au moins une heure, les yeux rivés vers la cime de l’arbre, en vain. Nous décidons de rentrer, il est 13 h, nous marchons déjà depuis 7 heures. Je lui demande à quelle heure il pense que arriverons à la maison, il me répond qu’il fera surement déjà nuit… Encore 6 bonnes heures de marche… Courage, il faut tenir, tu l’as voulu Jonathan, tu y es! Je n’ai toujours rien mangé, sauf quelques baies légèrement sucrées que j’arrive à avaler. On part dans une direction, puis on revient sur nos pas, il semble perdu lui aussi.
 
La pluie, l’épuisement et la distance qui nous sépare des premiers humains me donnent un sentiment de fin du monde…

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Jonathan Rebouillat
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