Mail 4

Bonjour à toutes et à tous,

J’espère que vous avez pu lire le message précédent, car celui-ci est encore plus long !

Vendredi 17 Octobre

Le vendredi soir, j’appelle le canal 9 de la VHF, « Sol veut partir » (Sol c’est le nom du bateau, et jusqu’à maintenant cela nous a porté chance, nous n’avons eu que du soleil le jour, et des étoiles la nuit, voir photo en pièce jointe). Un marin du port vient donc nous rendre les 25 euros que nous lui avions donné en caution et en échange je lui rend le badge qui permet d’avoir accès aux sanitaires. On ne va pas loin, non, peut-être 200 mètres. On ne veut tout simplement pas payer à nouveau 49 euros la nuit au port (c’est très cher, comparé à Bagnouls où c’était 21 euros), donc on s’amarre sur un quai un peu à l’écart. A 2h du matin, alors que nous dormons tous, quelqu’un vient nous dire que nous sommes sur un quai privé. Je ne me lève pas pour discuter avec lui, je laisse faire Ericqui ne connaît pas un mot d’espagnol. Il n’y a rien de tel qu’un dialogue impossible pour clore une discussion. Rapidement il s’en va et nous laisse tranquille.

Samedi 18 Octobre

A 4h nous partons, la mer nous appelle. Si nous voulons avoir une chance d’être à Madère à temps, il faut que dimanche soir nous soyons à 180 miles d’ici (350km, soit 36 heures de navigation à une bonne allure de 5 nœuds). Les vents devraient alors nous pousser jusqu’à Gibraltar. On avance au moteur jusqu’à 7 heures du matin, puis Christian et moi décidons de lever les voiles et d’éteindre la bourrique comme ils disent. Les autres dorment. On arrive à tenir le bon cap (210°) et une bonne allure jusqu’à midi. A ce moment là le vent tombe complètement et le bruit du moteur revient perturber notre quiétude. Nous nous écartons des côtes et vient le moment où l’horizon s’étend à 360°. La mer est un lac. Des perches sautent dans les airs, mais au bout des deux lignes de pêche qu’Eric et moi avons préparées il n’y a toujours rien. Le pilote automatique marche bien, cela nous permet de manger tous les quatre ensemble, sinon il faut attendre que l’un d’entre nous ait fini pour que le barreur puisse venir manger. En fin de journée on se regarde un petit film, « Prêt à tout », l’espace d’une heure et demi nous sommes ailleurs, et passons un bon moment à rigoler. Le soir nous nous répartissons les quarts de nuit. C’est Christian qui commence, alors avant d’aller me couche, je lui mets son bonnet. Lorsque nous étions seuls sur le pont au petit matin j’ai abordé pour la première fois avec lui le sujet de son handicap. Il s’est livré à moi, je me sens mieux à présent, et je pense que lui aussi. A 4h c’est mon tour, je me lève. Je me prépare une petite infusionVerveine-Réglisse-Menthe et je prends une tranche de pain d’épices. Sur le pont tout est humide et moite, des gouttent tombent de la toile de la capote. Avec le pilote automatique c’est très confortable, je peux descendre chercher de la musique, remonter sur le pont, aller aux toilettes, retourner sur le pont pour écrire un peu mon journal de bord, tout ce confort nous sera bientôt retiré, mais c’est encore trop tôt pour vous en parler. La mer est toujours aussi lisse tandis que la lune, fine et délicate, me sourit et lorsque je découvre les milliers d’étoiles qui pétillent dans ses yeux, son sourire devient le mien et m’empli d’une joie immense.

Dimanche 19 Octobre

Lorsque je me lève à 7h, c’est Christian qui tient la barre. Je lui dit que c’est le temps idéal pour voir des dauphins. Un quart d’heure plus tard j’en aperçois deux. Je suis subjugué, c’est comme si ils m’avaient entendu. Et puis quelques minutes plus tard on voit apparaître un pétrolier, puis un cargo qui transporte des voitures. Mon cœur se divise, comment autant de beauté peut-elle côtoyer une telle laideur ? Le dauphin se laisse désirer, il dévoile ses atours avec pudeur et replonge aussitôt sous l’eau. Le pétrolier s’impose, 200 mètres de ferraille qui fend l’eau avec mépris et désinvolture. Le dauphin vit avec les courants et les marées, le pétrolier n’en a que faire, il ne provoque que des marées noires. Ce matin-là nous en verrons passer des cargos… Heureusement que le destin a voulu que notre frêle embarcation fasse de plus joyeuses rencontres. Elle est devenue le refuge d’oiseaux en détresse : une grive, un rouge gorge, puis un autre, et une autre grive. On ne voit pourtant pas les côtes, ils ont du perdre le groupe avec lequel ils volaient. Je les observe avec précaution, ils sont épuisés. Je trie le matériel de pêche, je fais des boites d’hameçons, des sachets d’émerillons, des sacs de leurres… Vers midi, l’envie de me baigner est trop forte, je convainc Eric d »arrêter le moteur et nous nous jetons à l’eau. Sous mes pieds 1000 mètres de profondeur, et de l’eau à perte de vue tout autour de moi, je suis euphorique. Je tiens fermement la corde (il faut dire le bout en langage marin sinon on se fait pincer les oreilles!) que nous avons accroché au bateau, il file encore à 3 nœuds, emporté par son élan. Jean-Louis me lance un masque, l’eau est d’un bleu lumineux. En observant la coque je découvre que notre safran est abîmé, il a du taper lorsque nous étions à quai à Toulon, Eric accuse le coup. Je plonge depuis l’avant du bateau, c’est un océan de bonheur qui m’envahit, même si pour l »instant nous ne sommes qu’en Méditerranée. Après une petite douche sur le pont à l’aide d’un pulvérisateur (pour économiser l’eau douce), on se rend compte qu’il y a du vent. La décision est prise de hisser le Spi. C’est une grande voile multicolore (environ 100 m²) qui se gonfle comme un ballon lorsque nous avons le vent dans le dos. On file a présent à 6 nœuds, dans la bonne direction, le moral est au beau fixe.
Jean-Louis est à la barre lorsque, vers 18h, il crie, « Je perds tout là, les billes tombent ». C’est le support de la courroie du pilote automatique qui a lâché, les billes des roulements sautent dans tous les sens, on se précipite pour en ramasser le plus qu’on peut. Il y a de la casse. Jean-Louis tient toujours la barre et nous sommes accroupis à ses pieds pour récupérer ce que l’on peut. Une chose est sûre, le pilote ne marche plus, il va falloir barrer, jour et nuit.

Le soir, Jean-Louis et moi regardons le film « En solitaire », c’est l’histoire d’un navigateur du Vendée Globe qui se rend compte qu’un Mauritanien a embarqué sur son bateau alors qu’il faisait une réparation aux Canaries. Toute la problématique de l’immigration, de la quête de l’Europe qu’ils prennent pour un Eldorado sans savoir que c’est un leurre. Son bateau file à 15 noeuds de moyenne durant tout son tour du monde, cela nous laisse rêveur, nous qui bataillons pour avancer à 5 noeuds. Vers 22h on se repartit les quarts de la nuit. Je me lève vers minuit et je tiens la barre jusqu’à 2h, impossible de la lâcher une minute car la mer est bien formée.

Lundi 20 Octobre

La journée de lundi est très belle, avec le Spi nous atteignons presque 9 nœuds par moments, on a jamais avancé aussi vite, à croire que le film de la veille nous a donné des idées. Avec le Spi c’est une navigation moins maniable, il faut sans cesse être vigilant, je crois que je m’en tire plutôt pas mal. Cela fait plus de 2 jours que nous sommes en mer, je m’y sens comme un poisson dans l’eau. Après le déjeuner nous faisons une petite sieste, sauf Eric qui est à la barre. Ensuite je me mets à écrire mon journal. Soudain Erictape à mon hublot, il y a des dauphins autour du bateau. Je me lève en vitesse et fonce à l’avant. Ils jouent avec l’étrave. Leur ballet est magnifique, je suis empli d’une joie immense. Un peu plus tard, Eric relève la ligne de pêche, le nœud qu’il avait fait à l’émerillonn’a pas tenu. Je monte une nouvelle ligne, je trouve le nœud adéquat dans un petit livret.
En fin de journée, je suis à la barre, ils sont sur le pont et soudain je remarque que les sandows que l’on a accroché à la ligne sont tendus. Eric arrive à tout allure : « Oula, ça tire fort ! ». On abat le Spi, il faut réduire notre allure. Je donne la barre à Christian, prends le crochet pour attraper le poisson par le dessous et le hisser sur le pont. Eric met des gants et commence à ramener le fil. Après 10 bonnes minutes d’une lutte acharnée, on le voit apparaître, c’est un thon énorme, au moins 1 mètre et 40 bons kilos (voir photo en pièce jointe). Le plus dur reste à faire, il peut lâcher à tout moment, surtout si je rate la manœuvre avec le crochet. On est fébrile, va-t-on réussir ? Tout repose sur moi. Je me penche, et Tac, je le crochète et le hisse à bord avec l’aide d’Eric qui tire sur le fil. On a réussit !
On commence par enrouler le fil, je dis à Eric qu’il est temps d’abréger ses souffrances. Après m’être excusé auprès de lui, je le tue en lui coupant la tête. On est très mal équipés en couteau, je n’ai qu’un couteau de table (à viande). Je passe deux heures à le découper, et avant de jeté la peau à la mer je mange les petits morceaux qui y sont encore attachés. Résultat : j’ai du sang partout, sur le visage, dans les cheveux, mais je suis heureux. C’est ainsi que je veux vivre. Trouver moi-même ce que je met dans mon assiette pour renouer avec la nature profonde de l’homme, celle de chasseur-cueilleur. On fait cap vers un petit port, Carboneras, car il n’y a plus de vent. On amarre sur le quai des pompes à essence, seul endroit que nous avons trouvé dans ce port de pêche. Je rempli le pulvérisateur et je prends une bonne douche à terre. Quel plaisir de se sentir propre. Eric nous a préparé du carpaccio de thon, du thon au lait de coco et des steak de thon juste saisis à la poële. Dé-li-cieux. On se couche, épuisés par ces 3 jours sur l’eau. Que d’aventures ! Je suis servi !

Mardi 21 Octobre

Après le petit déjeuner nous allons faire un tour en ville, sauf Christian qui reste au bateau. On achète un peu de pain et le journal « El Pais », je leur traduirai les nouvelles du monde… A notre retour, le pompiste nous fait comprendre qu’il faut quitter le quai, les pêcheurs vont avoir besoins de gazoil. On quitte Carboneras, le vent est nul. En approchant du cap de la Gatas on se rend compte que le vent se lève face à nous. Nous décidons d’aller mouiller dans une baie abritée. Il fait beau, nous gonflons l’annexe (c’est un espèce de Zodiac qui nous permet d’aller à terre lorsque nous posons l’ancre). Nous allons faire un tour sur la plage. Nous rencontrons des touristes de Montpellier, ils ont fait des heures et des heures de voitures pour arriver là et profiter du soleil andalous pendant une petite semaine. Nous n’avons que Montpellier en commun.
L’après midi je tente de réparer le pilote avec Jean-Louis. Nous avons collé les pièces à l’araldite, on verra demain si ça a tenu. En fin d’après midi nous décidons d’aller donner du thon à des gens sur la plage, nous n’arriverons pas à tout manger. Nous en cuisinons pourtant à tous les repas et à toutes les sauces. Les premières personnes que nous rencontrons, des allemands, sont catégoriques, ils n’en veulent pas. Les deux espagnoles que nous abordons un peu plus loin sont ravies, nous leur offrons trois gros morceaux.

Mercredi 22 Octobre

Nous essayons de remonter le pilote, mais la colle ne tient pas… Heureusement que nous sommes quatre, pour tenir la barre c’est quand même plus confortable. Je veux me baigner, et j’ai la mauvaise idée de vouloir plonger de l’avant du bateau, en arrivant dans l’eau ma tête choque l’eau avec force, je remonte à la surface avec une douleur aigüe aux cervicales. Elle m’accompagne désormais depuis quelques jours… Nous attendons 13h que le vent se lève dans la bonne direction. Une fois sortis de la baie, le vent n’est pas assez fort et nous devons continuer au moteur. Ce n’est que vers 16h que nous l’arrêtons et continuons à la voile. Nous sommes à 170 nautiques (320 km environ) de Gibraltar. Je prends le premier quart, de 22h à minuit, le vent monte, je ne peux pas lâcher la barre une minute. Je suis heureux qu’ils me fassent confiance, ils dorment tous les trois et la houle est assez forte. La nuit n’a été reposante pour personne.

Jeudi 23 Octobre

Nous cuisinons encore du thon à midi, une demi heure plus tard je vais me coucher, j’ai de la fièvre. Je prends mon pouls : 120 battements par minute. J’ai l’impression que mes tempes vont exploser. J’imbibe ma serviette d’un peu d’eau et je me la pose sur le front. Je passe toute l’après midi allongé et en fin de journée je vais mieux. Est-ce le thon qui était avarié ? Est-ce une insolation ? Mes douleurs aux cervicales ? Je ne sais pas mais ce qui est sûr c’est que tout l’équipage a ressenti des douleurs, Jean-Louis a même vomi, Eric a eu la vision troublée. Les dauphins nous accompagnent toute l’après midi (voir photo en pièce jointe) et le soir nous arrivons à Gibraltar, il y a des cargos tout autour de nous, quelle horreur ! Une bonne nuit au calme nous fera le plus grand bien.

Vendredi 24 Octobre

Journée calme à Gibraltar, nous discutons avec des français qui veulent eux aussi traverser l’Atlantique. Les vents semblent défavorables jusqu’à vendredi prochain… Nous avons abandonné l’idée d’aller à Madère, Jean-Louis accuse le coup. Maintenant il faut arriver à temps pour l’avion de Christian aux Canaries, je commence à en avoir marre des impératifs qui nous pousse à avancer au moteur. Voyager à la voile c’est prendre le temps, savoir attendre lorsqu’il le faut.

Samedi 25 Octobre

Nous faisons le plein d’eau, j’écris le mail que vous lisez, ils veulent partir en début d’après midi mais nous ne savons pas jusqu’où nous irons… peut-être nous arrêterons-nous à Tanger, à une trentaine de nautiques d’ici. Je croise les doigts pour que le vent nous pousse !
Je dois éteindre cet ordinateur, l’appareillage est annoncé, je vous embrasse fort, à bientôt, pour de nouvelles aventures! Avoir de vos nouvelles me fait toujours plaisir, et puis si vous avez des histoires croustillantes n’hésitez pas, il y a un dicton qui dit « le bout du monde est au prochain village », il n’y a pas besoin de beaucoup voyager pour vivre des choses surprenantes!

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Jonathan Rebouillat
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