Mail 8

Bôm dia tudo mundo,

Au menu aujourd’hui, de la danse donc, de la pêche, une nuit sous les étoiles et la rencontre inoubliable de Joan, un Cap Verdien de 27 ans.

Je m’étais arrêté au moment où j’enlève mes chaussures pour aller danser… Ils me disent que c’est de la danse afro. Soit. Africaine ou Aphrodisiaque? Sûrement les deux. Ils lancent la musique et me font une démo. Ils sont 4 ou 5 garçons, et me font face, disposés sur 2 rangées. Ils effectuent tous les mêmes gestes, avec les pieds principalement, et les mains de temps en temps (notamment pour taper sur les pieds!). Et ils vont… très vite… Lorsqu’ils décident de m’apprendre ils décomposent tous leurs mouvements, et je mémorise, pas à pas. Je suis en nage, il fait une chaleur étouffante, nous transpirons tous à grosses goutes. Mais quel plaisir de vivre de tels instants, d’être invité dans leur vie et de partager leurs activités quotidiennes. La danse est pratiquée entre mecs, les plus jeunes regardent et puis vient leur tour, ils sont trop mignons lorsqu’ils reproduisent avec plus ou moins de réussite les enchaînements que les plus grands leurs enseignent. Nous restons plusieurs heures dans cette salle de spectacle, un mec arrive avec une voiture miniature à la main. Je me demande bien à quoi elle lui sert, il ne parait plus en âge de jouer avec. J’aurai ma réponse un peu plus tard, ils branchent leur mp3 sur la voiture et c’est elle qui met l’ambiance maintenant, les phares allumés. Ces instants restent gravés dans ma mémoire, nos éclats de rires, mes pas de danse hésitants, leurs encouragements, et leurs pouces levés lorsque je réussi enfin!

Il se fait tard, je décide de sortir pour manger un bout. Tous le monde est rassemblé pour la projection du match de foot Portugal-Argentine, je mange une assiette de poulpe avec des frites, en regardant moi aussi. Ils sont hyper silencieux, et assistent, un peu hypnotisés, à cette partie de foutchebol où les deux équipes ne semblent pas pouvoir se départager. Lorsque le Portugal inscrit l’unique but de la rencontre, une minute avant la fin des arrêts de jeu, ils applaudissent, et discutent à nouveau entre eux. Puis tous le monde rentre chez soi, je retrouve Éric, nous retournons au bateau. Éric me demande mon paquet de cartes… « tu nous fais un tour de magie? » « Non, une réussite » … qu’il ne réussira pas d’ailleurs. Voilà tout ce qui nous sépare, lui joue en solitaire, moi avec les jeunes. Je lui fait un tour de magie lorsqu’il a terminé, il n’y voit que du feu!

Mercredi 19 Novembre

Je me lève de bonne heure, plonge dans l’océan qui me tend les bras. Ses eaux sont presque trop chaudes pour moi qui aime les bains glacés, 26 degrés! Alors que je me rince à l’eau douce, nu sur le pont, passe un bateau de Medhermione, Abalone. On se dit bonjour, ils sont un peu gênés, pas moi. Après le petit déjeuner, Éric et moi allons leur faire un coucou, ils nous font monter à bord, nous offrent le café. Ambiance française… Il y a 3 jeunes à bord, et deux d’entre eux vont voyager en Amérique du Sud après. Une fois à terre, je fais signe au premier taxi collectif que je vois, il me fait monter, je veux aller à Ribeira  Brava. Simon, accompagné de son copain avec sa petite amie, prennent le même taxi que moi. Ils achètent du pain, car ils veulent manger du pâté avec… cela ne me serait même pas venu à l’esprit d’emmener un pic-nic. S’adapter à leurs habitudes culinaires est une évidence pour moi.

Durant le trajet nous traversons des paysages magnifiques, c’est montagneux et cela devient de plus en plus vert au fur et à mesure que nous avançons. Je suis à l’avant, je peux donc discuter avec le chauffeur. Il est adorable. Des plantations de maïs, des bananiers, des arbres à papayes… Une fois arrivés à Ribeira Brava, nous faisons un petit tour, prenons de la hauteur. La vue est magnifique, ils sortent les appareils photos, je m’éclipse et pars discuter avec un maçon à 10 mètres de là. Il me recommande l’île de São Antão, à côté de São Vicente. Il y a vécu 7 ans, il avait une mission en tant que témoin de Jéhovah. C’est l’île la plus verdoyante, et où l’agriculture est la plus florissante. J’aime ces discussions improvisées, les Cap-Verdiens sont des gens tellement aimables.

Ensuite nous allons au marché, moi qui ne mange aucun fruit exotique en France car ils ne sont pas locaux, je me fait plaisir ici. J’achète des bananes et des fruits de la passion (maracuja) et j’en partage un avec Simon. Ils veulent partir faire une randonnée, moi je reste là, je vais à la bibliothèque, feuillette quelques livres et puis je vais manger chez Belinda, le restaurant que m’a conseillé le conducteur de taxi. Délicieux. Je pars m’allonger sur un banc dans le petit jardin au centre de la ville, et je m’endors. Quelle vie paisible …. le soleil darde ses rayons vermeils sur les arbres en fleurs, les oiseaux gazouillent et moi je les observe en silence. Ils sont sur un câble électrique et ne cessent de se retourner, d’un côté, de l’autre… il y a tant de choses à voir et à vivre, que moi non plus je ne sais pas où donner de la tête.

Lorsque je décide de rentrer à Tarafal, vers 17h, je rencontre un gros problème, il n’y a personne qui y va à cette heure-ci. Je fais le tour des aluger, mais non, personne n’y va. Il y en a un qui va dans la bonne direction, je paye 10 euros de plus pour qu’il m’emmène jusqu’au bout. Dans le mini bus c’est l’affluence, nous sommes presque 20! Les ados rentrent de l’école, mangent des popcorns et éclatent de rire toutes les dix secondes. Ambiance Cap-Verdienne… Tout le monde discute avec tout le monde. Et même si des places se libèrent à l’avant, nous restons tous entassés à l’arrière, il y a un certain plaisir à la promiscuité ici, alors qu’en France nous faisons tout pour nous éviter.

A mon retour, nous mangeons au restaurant avec Éric et Jean-Louis puis je vais dire aurevoir à mes compagnons de jeu et de danse, demain nous partons. Je suis ému, je leur dit que j’espère vraiment revenir un jour. Toutes les bonnes choses ont une fin… n’importe quoi ce dicton!

Jeudi 20 Novembre

Nous quittons São Nicolão pour aller passer la nuit sur l’île déserte de Santa Luzia. Le vent nous pousse, Sol avance à bonne allure, 7 nœuds de moyenne. En arrivant aux abords de l’île nous apercevons une épave, puis nous contournons la pointe et allons mouiller dans une large baie. Un campement de pêcheurs nous fait rêver de langoustes. A peine arrivés nous décidons d’aller à terre pour les rencontrer. Ils gardent le poisson qu’ils pêchent dans des frigos remplis de glace. Après quelques minutes ils nous sortent 6 petites langoustes. Ils veulent 20 euros, nous nous en sortons pour 10 euros. Je vois un pêcheur au loin et décide d’aller à sa rencontre. Je marche le long de la plage, escalade pieds nus quelques rochers et je me rend compte qu’il fait demi tour et reviens vers le campement. Lorsque nous nous croisons j’entame la discussion. Il vient de pêcher 4 poissons, ça ne mord pas beaucoup. Nous faisons route ensemble, tout en faisant connaissance. Il s’appelle Carlos et m’explique qu’ils viennent sur l’île de Santa Luzia le lundi et rentrent chez eux le samedi, toutes les semaines, toute l’année, depuis 30 ans pour lui. Ils ont construit de petits murets en pierre pour dormir à l’abri du vent, se font à manger dans de grosses marmites, se lèvent à 4h du matin pour partir pêcher le thon en bateau. Leur campement est jonché de détritus, une odeur d’urine embaume l’atmosphère. Un jeune dénommé Joan s’introduit dans la discussion tandis que nous arrivons et que Carlos commence à vider ses poissons. Il a 27 ans, il est plus grand que moi et bien plus musclé aussi! Je lui pose une question.

« Je peux venir pêcher avec vous demain matin ? »

Il me répond immédiatement « Sim, não tem problema! ». Pas de problèmes. Je suis aux anges. Soudain je me souviens que mes coéquipiers veulent partir demain pour São Vicente, notre dernière escale avant la traversée. Je n’ai qu’une solution, qui m’enchante d’ailleurs énormément, rester avec les pêcheurs jusqu’à leur retour à São Vicente samedi après midi. J’en parle à Joan, c’est autre chose de lui demander de rester presque 2 jours avec lui. Sa réponse est simple et sans hésitations : « Sim, não tem problema! ». Reste à en parler avec Éric, et trouver un moyen de gagner la plage demain matin à 4 heures, avec mes affaires pour 2 jours. Mon plan est simple, y aller à la nage, et compter sur Éric pour qu’il apporte mon sac au campement avant qu’il ne parte. Je vais pouvoir vivre avec eux, partager les conditions difficiles dans lesquelles ils vivent. Cela va être une expérience unique. Avant de retourner au bateau, Carlos m’offre le plus gros des poissons qu’il a pêché aujourd’hui, je ne sais pas comment le remercier. Je quitte mes futurs compagnons de pêche, et je regagne l’annexe (le zodiac qui nous permet de retourner au bateau).

Éric n’est toujours pas rentré, il est parti se balader. Je l’attend au moins trois quarts d’heure, alors que le soleil disparait sous l’horizon et que je commence à avoir un peu froid. Il apparaît enfin, me dit qu’il est allé jusqu’à l’épave et n’a eu le temps de prendre que quelques photos avant de faire demi-tour. Nous retournons sur Sol et je leur explique mon plan. Ils me laissent carte blanche pour les 2 prochains jours, je les retrouverai à Mindelo. Éric me propose même de m’emmener demain matin à 4h sur la plage grâce à l’annexe. Parfait. Je prépare le repas: des langoustes en entrée puis du poisson accompagné de riz, d’oignons et de poivrons. C’est délicieux. Je récupère leurs restes de langouste, décortique le moindre morceau et leur montre tout ce qu’ils laissent… Le poisson est très savoureux, je mange la tête car ils n’en veulent pas. Il en reste un peu, je rassemble tout ça dans un bol, cela fera mon petit déjeuner demain matin. Je m’endors repu, heureux et impatient !

Vendredi 21 Novembre

J’ai beau avoir mis mon réveil à 3h30, je n’ai pas réussi à fermer l’œil à partir de 3h. Trop excité! Après avoir mangé mon bol de riz et de poisson je réveille Éric et nous partons vers la plage. Il fait nuit noire, j’éclaire comme je peux l’avant et l’arrière du bateau pour ne pas nous faire surprendre par une vague. Mais cela n’a pas suffit. Arrivés proche de la plage, l’annexe s’oriente parallèlement aux vagues, une d’entre elle s’engouffre à l’intérieur. Je me jette à l’eau et pousse l’embarcation vers le large. Je suis trempé, Éric aussi sûrement. Le sable est froid et des dizaines de crabes sont surpris par ma lampe frontale, ils se jettent à l’eau, souvent maladroitement. Je me dirige vers le campement des pêcheurs, Joan dors encore mais il se réveille rapidement. Certains font chauffer du café, d’autres dorment encore paisiblement. Nous aidons les premiers bateaux à partir. Il y en a une dizaine en tout, ce sont des bateaux en bois de 6-7 mètres, équipés de moteur hors bord mais aussi d’une voile. Une voile faite de sac de jute (des sacs de 50 kg de céréales) cousus les uns aux autres… Mais ne soyez pas impatients, pour l’instant cette toile est bien enroulée, je ne sais pas encore qu’elle existe, je ne sais pas pourquoi je vous en ai parlé d’ailleurs! (bon, en fait je sais, je suis tellement impressionné par leur façon de se débrouiller avec rien que je veux partager avec vous mon admiration).

Viens notre tour, nous poussons le bateau qui était sur le sable jusque dans l’eau. Cela se déroule par étape, un jeune est préposé aux cales en bois qu’il dépose devant la proue, ensuite il y en a un qui crie« Calveuil ! » et tout le monde (au moins 6 personnes de chaque côté) soulève le bateau sur la cale. Lorsqu’il crie « Vira ! » il faut pousser le bateau vers l’avant. Stop! Le jeune va chercher à l’arrière la cale libérée par l’avancée du bateau et la dispose à l’avant. Et ainsi de suite. Joan me dit de monter à bord avec son père pour ne pas que je me mouille lors de la dernière poussée. Et puis nous voilà sur l’eau, nous lançons le moteur et nous dirigeons vers l’endroit où nous allons poser l’encre et pêcher. Que dis-je? Point d’encre sur ce navire, une pierre bien lourde accrochée à une corde fait l’affaire. Lorsque le GPS indique que nous sommes au bon endroit.. Que dis-je? Point de GPS non plus, ils observent l’alignement de telle montagne avec telle autre, la pointe de telle rocher et ils savent que nous sommes au bon endroit.« Fundiali » « Fundiali » c’est ici qu’il faut jeter la pierre et dérouler pas moins que 400 mètres de cordes (car il y a 200 mètres de fond). Le soleil se lève et embrase le ciel, les nuages et mon coeur empli de sentiments nouveaux. Je me réchauffe petit à petit, mon short sera bientôt sec. Fernando (le père de Joan) lance sa ligne en premier. C’est lui le préposé aux appâts, il découpe une quantité folle de poisson (d’une vingtaine de centimètres environ) et les jette à l’eau toutes les 5 minutes. Pendant de longues heures nous aurons mis par dessus bord plus de poissons que nous n’en avons pêché. Ces poissons, qui servent d’appâts, ont été pêchés  la veille par les plus jeunes, au filet, le long de la côte. Sur le bateau, ils sont trois a pêcher le thon avec des lignes peu lestées, et le dernier pêche au fond des poissons de 20-25 cm qui servent a appâter les thons, et sont conservés pour être vendu sinon. Le bateau bouge beaucoup, je m’allonge comme je peux pour me reposer un peu. Ils sont calmes, pour eux cette journée doit ressembler à tellement d’autres journées…

Nous voyons passer des voiliers… Ils ne voient que l’île déserte, le village de pêcheurs, et ces jolies barques… c’est l’occasion de prendre de jolies photos et de se dire qu’ils ont vu des pêcheurs locaux. Cela fera quelque chose à raconter. Ce monde de la plaisance me parait à mille lieux de ce que je vis. Ce sont des étrangers pour moi, des blancs, seulement de passage, qui se demandent surtout s’ils auront assez de place sur leur carte SD et ne s’intéressent pas une seconde à ce que vivent vraiment ces pêcheurs. Tout est tellement plus rustique dans leur bateau. Et que dire de leur campement?

Soudain, je suis tiré de mes pensées, un thon a mordu à l’hameçon de Fernando. Il le ramène lentement, laisse filer lorsque c’est trop dur. C’est un gros, au moins 20 kilos, Joan le crochète et le jette dans le bateau. Il le tue en frappant sur sa tête avec un gourdin. Il y a du sang partout, je comprends mieux pourquoi la coque est peinte en rouge à l’intérieur. Il est midi, nous rentrons au campement. Nous ne mettons pas en route le moteur, ils me disent qu’ils vont hisser la voile (on y arrive vous voyez, moi c’est seulement maintenant que je la découvre!). Ils commencent par placer le mât. A l’horizontal jusqu’à présent, ils s’y mettent à deux pour soulever ce tronc d’arbre et le caler dans l’emplacement prévu pour. Ensuite ils le haubanent (ils tendent deux cordages (haubans) qui viennent du haut du mât jusqu’à la coque) pour le stabiliser. Et puis ils déploient la voile faite de sac de jute et tenu par des bambous collés les uns aux autres. Je suis admiratif, heureux de pourvoir vivre cela, tellement naturellement. Et puis je ne l’ai pas cherché, je ne savait même pas qu’ils avaient ce type de voiles. Lorsque par la suite j’ai raconté mes deux jours avec eux, plusieurs personnes m’ont avoué qu’elle avaient vu ces voiles, sans pouvoir les approcher, et qu’elle auraient bien voulu être à ma place. Nous rentrons au campement, un autre bateau nous accompagne. J’apprend qu’ils travaillent ensemble, ce que pêchent ce bateau et celui sur lequel je suis, est mis en commun et réparti équitablement. Il faut s’occuper des thons, ils en ont pêché 3 eux. Je les vide au bord de l’eau et les rince ensuite, même si Joan me dit de les laisser faire, que je vais me mouiller, je lui dit que je m’en fiche, que je ne suis pas là pour les regarder! Il me sourit et me laisse faire.

L’après midi ne sera pas de tout repos. Joan me dit qu’il veut ammener du grog (l’alcool fort local) aux hommes qui travaillent sur l’épave de l’autre côté de l’île. Nouvelle info: des gens vivent de l’autre côté, je vais découvrir un second campement (et vous aussi du coup!). Nous ne prenons pas le temps de déjeuner, « Au retour » me dit-il. Nous partons donc tous les deux sous un soleil de plomb, et marchons près d’une heure sur une terre aride, montagneuse et sableuse, où quelques arbustes épineux ont réussi à pousser. C’est épuisant. Lorsque nous arrivons vers l’épave, c’est encore un autre monde que je découvre.

Des hommes vivent ici, dans un campement construit avec des matériaux récupérés sur l’épave. Ils restent ici 2 mois, retournent à la ville une semaine pour se reposer et repartent pour 2 mois. Ils n’ont évidemment pas d’eau courante, pas un arbre pour rester à l’ombre, et que peu de divertissement: la pêche et la muscu. Ils se sont recréé des instruments de musculation en assemblant des éléments de l’épave. Leurs corps sont sveltes, sculptés et transpirants. Je rencontre un roumain, qui habite en Espagne depuis 10 ans et qui participe au chantier. Il nous montre une photo du poisson qu’il a pêché la veille et demande au premier qui passe de m’en ammener une assiette pour que je goute. Joan et moi mangeons avec grand plaisir, c’est bon et il y a du riz avec, c’est parfait. Cet espagnol veut me faire boire du grog ensuite, j’arrive à partager mon verre car il m’en a vraiment mis trop. Je lui explique mon voyage, ça fait du bien de parler espagnol un peu. Il me quitte en me disant « Cuidate » (Prend soin de toi).

Un des mec nous accompagne, Joan et moi, sur l’épave. Ça pue le pétrole. Ils ont déjà découpé les deux étages supérieurs, le bateau faisait 25m de haut (pour 100 de long). Ils entassent tous les morceaux qu’ils découpent dans la cuve à pétrole qui est maintenant vide de tout combustible mais qui contenait 50 tonnes de pétrole lors du naufrage et qui a été vidée dans un bateau qui est parti pour Hambourg. Je découvre la face cachée de la pompe à essence. A quel prix ce liquide arrive-t-il entre vos mains? Ces hommes qui désossent ce pétrolier dans la chaleur et les odeurs de carburant sont les petites mains dont nous n’entendons jamais parler. Je suis révolté!

Ensuite Joan me dit que des bidons d’essence (remplis grâce à l’épave) ont été cachés pour lui par des amis à lui qui bossent sur le pétrolier. Ils ont été cachés un peu plus loin pour ne pas que le chef du bateau qui passe parfois ne se rende compte du trafic. Joan donne ensuite ces bidons à un ami qui a une voiture. Nous partons donc à la recherche des bidons. Nous traversons de profondes failles creusées par l’eau (il ne pleut pratiquement jamais mais quand il pleut ce doit être le déluge!), les bidons doivent se cacher dans l’une d’entre elle. La première faille après le campement ce sont les toilettes… et après quelques minutes nous trouvons les bidons. Il y en a 4, de 5 litres chacun. Nous essaierons toutes les combinaisons: un sac avec tous les bidons qu’on porte à tour de rôle, ou à deux en même temps, et finalement le plus pratique était de porter chacun 2 bidons. C’était déjà épuisant à l’aller, je ne vous raconte pas le retour. En arrivant au campement des pêcheurs je suis cassé. Il est 16h et Joan m’apporte le déjeuner, un gros poisson avec du riz, je lui dit tout de suite que je n’aurai pas assez d’appétit pour tout manger, nous partageons. C’est délicieux!

On est vendredi soir, et demain, après la pêche du matin nous rentrerons directement sur l’île de São Vicente. Il faut donc charger les bateaux de toutes nos affaires mais surtout de tout le poisson pêché durant la semaine. On porte les gros frigos pour les faire rentrer dans les bateaux, il ne reste plus beaucoup de place pour s’assoir! Joan prépare le dîner pendant que j’aide tout le monde à tirer un à un les bateaux encore un peu plus sur la plage, une vague vient de déferler sous les coques, ils ne veulent pas prendre le risque qu’un bateau s’échappe durant la nuit! J’ai demandé ce que leur coutait la construction d’une telle embarcation. 2500 euros. Une petite fortune ici. Et le même prix pour acheter le moteur. Et ils ne gagnent, en moyenne, que 40 euros par semaine chacun. J’admire leur courage, vivre dans des conditions si précaires, loin de leurs familles, pour ramener tout juste de quoi vivre.

Je voulais ramasser tous ces déchets qui jonchent le sol, Joan était prêt à m’aider, mais je n’ai pas eu le temps, la nuit est tombée très vite, j’espère qu’il le fera sans moi. Certains ont eu le temps de prendre une douche sommaire, et puis nous avons mangé. Joan nous avait préparé une tambouille de riz avec les abats des thons. Très bon! Je me demande s’ils ont l’occasion de manger la chair du thon ou si elle est trop chère pour eux.

Il est 19h30, l’heure de se coucher. Joan a étendu une couverture sur le sable, c’est là que nous alors dormir tous les deux. Ma première nuit à terre depuis un mois et demi! Et quelle nuit! Je m’endors rapidement, le ciel est constellé d’étoiles, c’est grandiose! En pleine nuit je me rend compte que Joan prend un peu toute la place, je suis collé aux rochers, je le décale doucement, je n’ai pas envie de le réveiller.

Samedi 22 Novembre

Nous nous réveillons à 4 heures, je suis en pleine forme. Joan demande au mec d’à côté s’il peut me servir une tasse de café. Je le remercie. Ensuite, je ne sais pas ce qu’il m’a pris, un moment d’égarement sûrement… j’ai allumé ma lampe frontale! Et quelle découverte j’ai fait! La tasse, qui est en fait une vieille boite de conserve, semblait propre dans la pénombre du petit matin, mais elle s’est révélée noire de crasse. Je comprends mieux le goût de poisson qu’avait le café. J’éteins vite ma lampe, je n’ai rien vu, je continu à siroter mon café au lait en discutant avec mes compagnons de pêche. Pour accompagner ma boisson, Joan me tend 2 Bolachos, des biscuits en béton qui assèchent la bouche en 2 secondes. C’est cela qu’ils grignotent en mer, accompagnés d’une boisson bien chimique en sachet, type Tang. D’ailleurs Joan avait l’habitude de jeter l’emballage à l’eau, mais depuis que je suis là je les récupère et mes poches embaument les fruits de la passion chimiques, abricots et autre papayes de synthèse.

Nous partons vers 5h, avec toutes nos affaires, je ne reviendrai pas sur cette petite île de Santa Luzia. Fernando me prête un pantalon étanche, je ne la garderai pas longtemps, il fait tellement chaud là dedans. Eux les gardent toute la matinée! Nous écoutons la radio sur le téléphone de Joan, mais la musique Cap-Verdienne ne fait pas venir les poissons pour autant. 7 heures de pêche plus tard, il est midi, nous rentrons bredouilles. Nous remontons la pierre et les 400 mètres de cordes… c’est long et épuisant, nous sommes 4 les uns derrières les autres pour tirer sur la corde. Il nous faut bien une demi heure. Ensuite nous hissons la voile. Il nous faudra faire une partie au moteur mais globalement ils essayent d’économiser le carburant. Avant d’arriver à Baia das Gatas, ils se changent, se débarbouillent, il y en a un qui remet à l’endroit le tee shirt qu’il avait à l’envers, un autre qui pisse dans l’écope que j’utilisais 5 minutes avant pour enlever l’eau en fond de calle, et moi qui me réjouis de ces moments simples et vrais. Nous accostons sur une plage où de nombreux bateaux de pêche sont déjà rentrés. Il faut tout décharger, et attendre un camion qui nous amènera, le poisson et nous jusqu’au village de Salamanza. Le sable est brulant, le ciel bleu et nous sommes sales, salés et ensablés.

Je vois un taxi qui s’arrête, un blanc qui sort, court vers nous, prend une photo et court à nouveau vers son taxi. Je suis dégouté par tant de désinvolture, et en même temps j’ai de la peine pour ces touristes pseudo-photographes qui ne vivent leur voyage qu’à travers un écran (même lorsqu’ils ne prennent pas de photo ils se demandent si telle ou telle chose ferait une belle photo et comment il faudrait la cadrer, l’écran ne les quitte jamais). De mon côté je me sens bien accepté au sein du groupe de pêcheurs, ils m’ont vu dormir avec eux, manger avec eux, tirer les bateaux avec eux, ils ne me regardent plus comme avant.

Le camion arrive, on embarque tout, et lorsqu’on arrive à Salamanza tout le monde nous regarde. J’ai l’impression que nous revenons d’une mission, que tout le monde nous attendait et qu’ils sont prêts à nous acclamer. Au lieu de ça, c’est assez silencieux, les gens lèvent à peine le pouce pour nous dire bonjour. Je glisse à Fernando, plein d’admiration pour eux, « Vous êtes des héros! ». Il me répond humblement, « ce n’est pas une vie facile, c’est sûr ».

Je suis invité à manger chez Joan, sa mère nous a préparé un bon repas, je me régale. Ensuite j’offre un Malta à Joan et nous allons voir où en est la poisson. Les frigos sont ouverts, les gens affluent de tout le village pour acheter deux trois poissons. Le reste est à nouveau chargé dans le camion, direction Mindelo, la grande ville, pour vendre les thons principalement. Je dis aurevoir à Joan et aux autres pêcheurs, ce sont les femmes qui s’occupent de la vente. Je suis ému, je les quitte avec nostalgie, en sachant que dès lundi ils retourneront sur la petite île de Santa Luzia, quel courage! Je monte à l’arrière du camion, avec les femmes, et les thons dans les pieds. Les routes pavés nous remuent pas mal, il faut s’accrocher. Arrivés à Mindelo je dis au revoir à la mère de Joan, « Votre fils et votre mari sont des personnes adorables, merci du fond du coeur », elle est toute gênée et me sourit en me disant merci elle aussi.

Je rejoins la Marina, et retrouve Sol. Jean-Louis et Éric sont absents, je cours prendre une douche. Ici l’eau est si rare qu’ils font payer l’eau des douches, de toutes façons je n’ai pas l’habitude d’y rester bien longtemps. Le soir je leur raconte mes deux derniers jours, ils me trouvent courageux, je leur répond que ce sont surtout ces pêcheurs qui le sont.

Dimanche 23 Novembre

Lever vers 6h pour prendre le ferry direction São Antão, cette île si belle d’après le maçon témoin de Jéhovah. Je prends un aluger pour Punta de Sol, je dois y retrouver Remi et Natasha, ils viennent de passer 5 jours à crapahuter dans les montagnes verdoyantes et abruptes de l’île. En les attendant je fais un tour à la plage, commence à écrire mon récit sur une piste d’atterrissage désaffectée. En revenant j’assiste à une scène assez ordinaire en apparence. Des pêcheurs réparent le moteur d’un bateau et tentent de dire quelque chose à un touriste qui ne comprend rien, un paquet de gâteau dans une main et le gros appareil photo en bandoulière. Je m’approche et comprend qu’ils veulent juste lui demander un biscuit. Je traduit en anglais leur requête, il me répond « I want to give them to the dogs, dogs cannot work, they can work » (je vais donner ces biscuits aux chiens, les chiens ne peuvent pas travailler, eux ils peuvent travailler). J’aurai du prendre son appareil photo, l’exploser par terre, et lui piquer ses biscuits! Au lieu de ça je suis aller voir les pêcheurs pour leur dire « vous voulez que je vous dise ce qu’il vient de me dire? ». Ils me répondent que oui, et lorsque j’ai fini de rapporter ses propos, il y en a un qui me dit « donc c’est les chiens avant moi! ». J’ai honte d’être occidental. Je leur explique mes quelques jours avec les pêcheurs, je ne veux pas qu’ils croient que nous sommes tous aussi cons que ce touriste. Et puis je les fait parler un peu de leur vie…

Je retrouve Rémi  et Natasha vers 13 h, nous avons plein de choses à nous raconter. Nous trouvons un petit restaurant pour nous sustenter, l’on est dimanche, la cuisinière ne l’ouvre que pour nous. Ensuite il nous faut rentrer, le dernier ferry part à 17h. Encore une fois on se fait piéger, plus de taxi collectifs à cette heure ci, il faut payer 10 euros chacun. Durant le trajet le route est mouillée, c’est une bonne nouvelle, il a du pleuvoir! On d’autre dans le ferry et on rentre à Mindelo! Je reste un peu sur ma faim, le récit des aventures de Remi et Natasha me donne l’eau à la bouche, je suis passé en coup de vent sur cette île, il faudra que je revienne un jour!

Le soir l’équipage est à nouveau au complet, on discute de l’organisation des prochains jours. Le départ est fixé pour mercredi. Ensuite je vais boire une bière avec des jeunes d’autres bateaux, on partage nos expériences.

Lundi 24 Novembre

C’est le jour de l’inventaire! Et puisque Rémi et moi sommes préposés à la cuisine, c’est nous qui nous en occupons. L’après-midi je passe du temps sur Skype (hier c’était l’anniversaire de mon papa) et j’écris mon récit. (il est long n’est-ce pas? mais ne vous inquiétez pas, après vous êtes tranquilles pendant 17 jours!). Le soir, je discute avec un français qui fait un reportage sur la pêche sur les îles de Madère, des Canaries et du Cap-Vert, je lui raconte mon expérience et lui enverrai mon récit. Remi Natasha et moi voulons trouver un petit resto local. Je demande à un chinois s’il en connait un. Lorsqu’il comprend que je parle un peu chinois, son visage se fend d’un large sourire et il me dit de le suivre. Il tient une boutique d’électronique, et juste à côté il y a un petit resto. Mais il est 22h, ils ne servent plus de repas. On nous indique une pizzeria… c’est mieux que rien. Remi et moi voulons nous acheter un casque pour écouter de la musique lors des quarts de nuit, je demande au chinois s’il a ça dans son magasin. Il réouvre alors les grilles, allume les lumières et nous fait entrer! Adorable! Nous reviendrons demain! La pizza n’était pas mauvaise, je rentre me coucher au bateau, rédige encore mon récit, c’est qu’il y a tant de choses que je veux vous raconter.

Mardi 25 Novembre

Le matin nous faisons les dernières courses, nettoyons un peu l’intérieur du bateau et rangeons nos victuailles. L’après-midi je finis de vous écrire, et je fais mes derniers achats au Cap-Vert. Demain c’est le grand départ. C’est un peu vertigineux de se dire que nous allons passer tant de temps loin de tout, mais j’ai hâte de vivre cette expérience! J’espère que vous aurez eu le courage d’arriver jusqu’ici. Si vous voulez m’envoyer une réponse (cela me ferait grandement plaisir d’avoir de vos nouvelles moi aussi) je pourrai la lire jusqu’à demain midi, sinon ce sera de l’autre côté de l’Atlantique!

Au fait, l’adresse du blog a changé : http://surleausurmonvelo.wordpress.com/

Vous y trouverez les mails depuis le début et un lien vers une carte donnant ma position.

Je vous embrasse bien fort,

Beijos!

Contact

Jonathan Rebouillat
(+33) 7 68 67 54 84
jonathan.rebouillat@yahoo.fr